Rencontre avec Coralie Frei

                                                                  Coralie frei

Rencontre de l’écrivain Coralie Frei avec JOAL

 

Interview organisée par Abdillah Abdallah

 

1-    Madame Coralie Frei, vous êtes la première romancière comorienne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaissent pas?

Je suis née à Ouani le 12 Octobre 1951 d’un père déjà vieux connu à l’époque sous le surnom de Badjini et d’une mère de 40 ans sa cadette.

J’ai fait l’école primaire à Ouani, le collège à Mutsamudu et la deuxième secondaire au Lycée Saïd Mohamed Cheik de Moroni.

J’ai obtenu mon BAC A (Philosophie) en 1973, fut mariée le mois qui suivit le BAC (sans mon entière consentement) et, avec la complicité de feus mon oncle Monsieur Ahmed Abdou et mon père (paix à leurs âmes) ainsi que celle de ma mère (eh oui !), je me suis envolée pour La France sitôt le mariage terminé, à l’insu de mon tout frais mari (cf. mes livres).

J’ai fait mes études supérieures de lettres et de langues (anglais et espagnol) en France à Toulouse et à Pau où je me suis remariée. J’ai obtenu mes diplômes d’enseignement universitaire à Pau, ai ensuite changé d’orientation optant pour le paramédical avec, à l’issue, le diplôme d’infirmière d’État. (Simple caprice).

Tout en étudiant j’ai élevé cinq enfants (pratiquement seule car mon époux militaire de carrière courrait le monde) dont trois garçons légitimes et deux filles du côté de mon mari. En ce jour je suis l’heureuse grand-mère de neuf petits-enfants légitimes, treize au total en comptant aussi ceux du côté de mes filles adoptives.

Albi, La Réunion, La Côte d’Ivoire sont les endroits où j’ai vécu au cours de mes 21 premières années en Europe. J’y ai étudié et travaillé en tant qu’infirmière diplômée d’état, avant de me retirer en Suisse alémanique il y a 21 ans. La langue de Goethe je l’ai apprise sur place.

J’ai commencé à écrire dès l’enfance, si je puis dire : historiettes, poésie, journal… J’ai écrit pas mal mais je n’ai édité que quatre œuvres littéraires dans chacune des deux langues de ma vie actuelle, française et allemande. Autrement dit j’ai édité en tout 8 ouvrages, 6 livres et 2 CD littéraires, un CD de poésie en français et un en allemand (Les CD sont mes premières œuvres ayant vu le jour).

En ce moment je suis en train d’éditer un livre en allemand et un musicien suisse réputé compose des musiques / chants sur certains de mes poèmes.

 

 

2-    Dans votre vie, y a-t-il quelque chose qui vous a poussé à écrire ?

Enfant j’étais très timide, introvertie – je le suis encore ; ce genre de défaut ne se perd pas complètement, même avec l’âge ! En outre, et c’était le plus grave, j’éprouvais une peur bleue pour mon Badjni de papa, plus que tous les enfants et les adultes du village d’Ouani. C’est bien dommage ! Or j’avais beaucoup de choses à dire et par manque de soutien et d’auditoire – puisque l’enfant n’était ni soutenu ni écouté à mon époque –, mes sentiments, mes émotions, mes rêves etc., je les confiais à mon ardoise que j’effaçais ensuite, puis à mes feuilles de papier volantes que je déchirais. Ainsi écrivais-je rien que pour moi, pour mon plaisir, historiettes, contes, poèmes…  et surtout mes émotions et mes ressentiments à l’égard de ceux qui me dominaient, mon père en particulier. J’écrivais tout ce qui me passait par la tête, je n’avais rien d’autre à faire à part mes études. Il ne s’agissait pas d’un journal intime, car je ne racontais pas mes journées. J’écrivais des romans, des histoires réelles et non imaginaires, que j’embellissais. C’était mon unique passe-temps, le bouche-trou de mon temps car j’avais l’oisiveté en horreur. Chaque minute que je passais en état de veille devait être remplie. C’est toujours d’actualité.

 

3-    Votre dernier roman, Le journal de Maya, est très différent de vos premières œuvres : (La perle des Comores ; L’autre coté de l’océan). Vous vous êtes mise dans la peau d’un chat. Comment vous est venue cette idée ?

Question piège mais je vais y répondre ; l’idée de ce roman un peu rocambolesque mais oh ! réaliste m’est venue un soir alors que je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Je venais d’envoyer mon premier roman, La perle des Comores version allemande, à l’éditeur suisse qui l’avait beaucoup apprécié.

Le délai qu’il m’avait fixé pour la sortie du livre me semblant très long (je suis de nature très impatiente), l’idée m’est venue de combler mes insomnies et tromper mon impatience en écrivant quelque chose de différent, quelque chose n’ayant aucun rapport avec ma personne et ma vie. Je pris alors la décision d’écrire sur mon chat, dont les exploits m’épataient.

Maints auteurs ont écrit sur cet animal fascinant, vénéré même du prophète Mohamed – un hadith rapporte que le prophète ayant surpris son chat en train de dormir sur sa veste, il découpa aux ciseaux la partie où dormait le chat et endossa sa veste avec le trou ! –, certains l’ont fait parler, d’autres ont conversé avec lui, d’autres ont étudié leur comportement, leurs amours etc., mais en ma connaissance aucun n’a fait écrire le chat. J’ai donc voulu rénover. En regardant mon chat dans les yeux, je voyais qu’il avait des choses à dire, qu’il les disait, à sa manière. C’est cette manière-là que j’ai exploitée pour faire écrire au chat Maya son autobiographie, son journal, en s’adressant directement au lecteur.

Je vous informe en passant que Le journal de Maya, que j’ai écrit en sept nuits, est le premier de mes livres papier à avoir vu le jour, dans sa version allemande en Suisse, bien avant les deux autres.

Mon éditrice en France aimant ma façon d’écrire, je lui ai envoyé la version française du livre après les deux autres et elle l’a agréée.

 

4-    A travers cette œuvre, avez-vous voulu transmettre un message  ou avez-vous tout simplement voulu nous parler de votre chat?

Toute œuvre est porteuse de message(s) ; c’est au lecteur de le(s) décoder.

Dans cet ouvrage il est question d’un chat. Et si on remplaçait ce chat par un humain, n’aurait-on pas au bout du compte le même résultat ? Il est bien entendu que je me suis inspirée de mon chat en grande partie, évidemment car c’est lui que je vois chaque jour que Dieu fait. En l’observant évoluer, j’ai découvert en lui certains comportements de nature humaine, négatifs comme la jalousie, la perfidie, l’égoïsme, le refus de partager par exemple et tant d’autres défauts, mais également des comportements positifs tels que la reconnaissance, la bienveillance, l’amour… En Europe, un chat ou tout autre animal recueilli est assimilé à un enfant. Il a droit aux mêmes égards, aux mêmes soins qu’un enfant, légitime ou recueilli, avec la différence que le chat ou tout autre animal a le don de surpasser le petit d’homme sur ces comportements positifs qui, chez lui, sont sincères, réels. Le chat est un animal simple, ses besoins sont légitimes. L’humain est un être compliqué, alors qu’il pourrait se simplifier la vie, seulement en faisant une petite analyse sur lui-même, tout comme le fait Maya. Et si le petit d’homme (petit ou grand) prenait exemple sur Maya ?

 

5-    Les écrivains comoriens puisent leur inspiration dans le contexte politique et on dit souvent qu’ils sont méchants dans leurs propos. Vous parlez d’autres choses et différemment. Comment définirez-vous la littérature (comorienne) ? Considérez-vous comme étant un écrivain comorien ?

Cela fait deux questions.

1 – On n’écrit que sur ce qu’on connaît le mieux. Or les écrivains comoriens ne connaissent que la dureté de leur vie actuelle dont ils rendent la politique responsable. Ils s’inspirent donc de la politique, ce qui fait de leurs œuvres des produits d’actualité. De mon temps, la vie aux Comores était différente. Par ailleurs, je ne vis pas la vie des Comores d’aujourd’hui puisque j’en suis partie avant que cette vie-là ne se soit instituée. Il faut garder en mémoire que j’ai quitté définitivement Les Comores en 1973, soit 2 ans avant l’indépendance. Je suis donc imprégnée par Les Comores du temps du colonialisme. Suivre l’actualité via les médias ne me permet pas d’écrire sur Les Comores de manière aussi intense, aussi véridique que le font mes collègues écrivains qui se trouvent sur place.

2 – Vous me demandez si je me considère comme étant un écrivain comorien.

Faut-il obligatoirement écrire sur l’actualité de son pays pour être considéré comme écrivain de ce pays ? En ma connaissance, lorsqu’on parle d’un chanteur, d’un musicien ou tout autre artiste, on fait d’abord allusion à son origine, non ? Ici où je vis je suis connue comme écrivaine comorienne (le français suisse accorde tout). Avant d’être écrivain je suis avant tout comorienne, n’est-ce pas ?

 

6-    Y a-t-il un écrivain comorien qui a joué un rôle dans votre vie littéraire ?

Quand j’ai commencé à écrire, il y a très longtemps puisque j’écrivais au primaire déjà, il n’y avait pas encore d’écrivains comoriens aux Comores, du moins pas en ma en connaissance. En réalité, très peu d’écrivains ont joué un rôle dans ma vie littéraire. J’ai beaucoup lu – cela va de soi puisque j’avais choisi les lettres à la place des maths pour la suite de mes études – mais je ne m’inspire d’aucun écrivain quel qu’il soit pour créer mes produits littéraires. Créer est le mot qui convient ; je suis autodidacte. Raison pour laquelle je ne cite pas d’auteurs dans mes premiers ouvrages. À présent que je lis les auteurs de mon pays, il pourrait arriver que dans mes prochains ouvrages je m’inspire d’un auteur qui aurait marqué mes lectures.

 

7-    Que répondez-vous à ceux qui disent que vos œuvres relèvent de la littérature exotique ?

C’est leur opinion. Je leur suis reconnaissante qu’ils en aient une. Ce qui est exotique relève forcément de la beauté. C’est en effet ma littérature : Les belles lettres. La beauté sur toutes ses facettes est l’élément principal de nos îles, selon moi. Malheureusement, la politique s’impose sur la littérature comorienne et gâche cet élément primordial de notre pays. Un auteur comorien aurait écrit et édité sur la beauté de nos îles, d’après les extraits de son manuscrit que j’ai eu le plaisir de lire sur Facebook publiés de sa part. J’aimerais lire l’ouvrage. Je vais le lire sitôt que je me le serai procuré.

 

8-    Quel conseil donnerez-vous aux jeunes comoriens rêvant devenir écrivains ?

On ne peut pas devenir écrivain, cela relève de l’utopie, comme vous le dites si bien, « rêvant ». On est écrivain ou on ne l’est pas. C’est dans les gênes. On n’apprend pas à être écrivain, on ne peut pas s’y efforcer non plus. Si on a l’étoffe écrivain, ça se fait tout seul. Tout le monde peut écrire mais tout le monde n’est pas écrivain. En revanche, il ne faut pas hésiter à écrire si on en ressent le besoin. Il faut d’abord écrire pour soi, c’est un joli passe-temps et ça peut, dans des cas précis, constituer une très bonne thérapie. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue le fait que l’écriture ne nourrit pas son homme. Et dans certains cas ce genre de hobby peut revenir très cher. Rares sont ceux qui vivent de leurs livres. Par conséquent, il est préférable d’apprendre un bon métier, de vivre de son métier d’abord et faire de l’écriture un moyen de combler les petits trous de son existence. Si un jour l’écriture prend le dessus, il sera toujours temps de la privilégier.

 

9-    Un dernier mot  pour vos lecteurs ?

Lisez mes amis, lisez mes livres et ceux des autres. En les lisant, ne vous arrêtez pas sur la façade, sur ce qui vous saute aux yeux, mais lisez en profondeur, entre les lignes. C’est ainsi que vous découvrirez les messages qu’ils portent ; ils sont nombreux dans mes ouvrages, y compris dans les CD. Pour ce qui me concerne, les commentaires sur mes ouvrages sont toujours les bienvenus, même quand ils ne sont pas flatteurs. Les critiques permettent à l’auteur d’avancer.

Quant à vous parents, ne découragez pas votre écrivain en herbe, au contraire ; soutenez-le car il se pourrait qu’en lui se cache un grand écrivain. Ceci est aussi vrai pour tout art où s’essaie votre enfant. Encore une chose très importante, ne jetez pas au rebut ses créations, elles risquent de lui manquer plus tard. L’avenir n’est pas aussi transparent qu’on a tendance à le croire, il ne peut non plus être influencé. Laissez donc votre enfant s’exprimer et contentez-vous de lui servir de guides.

Je vous remercie.

Publicités

Commentaire sur le Journal de Maya de Coralie Frei

Commentaire d’Abdillah sur Le Journal de Maya de Coralie Frei

 Product Details

J’ai commencé à lire depuis mon jeune âge, mais « Le journal de Maya », est le livre qui a beaucoup retenu mon attention. C’est un livre qui ne manque d’aucun ingrédient.  C’est un coup de maitre. La littérature comorienne est dans de bonnes mains,  j’en suis convaincu. Coralie Frei la première romancière comorienne a écrit Perle des Comores ; L’autre coté de l’océan ; et   Le journal de Maya. Un grand merci à  l’Edition Le manuscrit qui a publié ce chef d’œuvre.

Ce genre de livre ne se dévore pas, mais ça se savoure. C’est un livre très accessible, malgré les nombreuses métaphores utilisées par l’auteur dans le but de distinguer le monde des humains et le monde des animaux. Pour cela, beaucoup  de questions me sont traversées l’esprit au moment de la lecture: Comment elle a pu se mettre dans la peau d’un chat? Cela lui avait pris combien de temps pour comprendre jusqu’au sentiment des chats ? Après la lecture de ce livre, toutes mes questions ont eu de réponses satisfaisantes et je me suis dit que si on essayait de comprendre ce que peut ressentir les êtres qui vivent auprès de nous, la paix régnera dans  le monde.

Pour finir, Le Journal de Maya est un des livres que j’ai beaucoup apprécié et que je ne me lasserai jamais de le lire. 

Abdillah Abdallah