Rencontre avec l’écrivaine Claire Ubac

photo : Alex Godard__ Anjouan

Rencontre avec l’écrivaine Claire Ubac

 

               Interview réalisée par Abdillah Abdallah

  1. 1-Madame Claire Ubac, nous, Club JOAL, nous avions eu la chance de vous accueillir dans notre tanière (Espace Shababi de Ouani).  Pouvez-vous vous  présenter à nos lecteurs qui ne vous connaissent pas?

Je suis écrivaine. Munie d’un DEA en littérature comparée anglais/italien à la Sorbonne Paris IV, j’ai commencé à écrire dans la presse, puis dans la presse jeunesse avant de publier des histoires illustrées et des romans en direction des adolescents dans différentes maisons d’édition. Mon dernier roman à L’école des loisirs a reçu plusieurs prix, dont celui du salon de Brive la Gaillarde et celui de la Société des Gens de Lettres.

Depuis trois ans je touche un public élargi grâce à une série commandée par l’éditeur Play Bac. J’ai moi-même le projet de nouvelles expériences, de m’essayer à d’autres genres littéraires et de m’adresser à un public uniquement adulte.

Parallèlement à mon chemin d’écrivaine j’ai mené des ateliers d’écriture dans le cadre scolaire, de la maternelle au lycée, et, invitée par des associations, pour des adultes, en particulier dans le cadre de formation pour les professionnels de l’enfance. J’aime faire progresser, grâce à cette pratique, ma réflexion sur la transmission de la créativité ; sujet qui me passionne.

Identité de la démarche artistique et culturelle.

La familiarité et la curiosité que j’éprouve envers ma propre langue prend sa source dans les contes traditionnels. J’ai commencé à écrire dans cette forme, qui permet d’associer réalité et symbolique, et d’aborder des sujets de société aux questions parfois complexes.

Aimer ma langue m’a conduite à aimer les langues et à les parler, à voyager et à en tirer une source d’inspiration. Beaucoup de personnages de mes livres se construisent et évoluent en relation avec l’étranger ou l’ailleurs… Que je les fasse évoluer sur des planètes inventées ou dans un univers réaliste.

Il est impossible pour moi de commencer la rédaction d’un roman avant d’avoir trouvé la structure de narration qui lui convient. Le style, je le travaille dans la poésie et l’humour, susceptibles d’offrir aux lecteurs un décalage, un doute quant à l’interprétation de mon récit.

La musicalité et le rythme des phrases me tiennent à cœur : j’insiste sur leur importance quand j’anime des ateliers d’écritures.

J’aime travailler en collaboration. J’ai différents projets en cours, avec un collectif d’écrivains ; avec une illustratrice ; et avec le directeur d’une compagnie théâtrale à petit effectif.

  1. 2-Madame Claire Ubac, la quête de l’identité est un thème récurrent dans vos œuvres. Y a-t-il dans votre vie, un fait qui vous marque et  qui fait que cette quête d’identité hante votre esprit ?

quête de l’identité

Le fait qui m’a marquée depuis que je suis toute jeune enfant c’est la sensation d’injustice, particulièrement en tant que fille et femme, ainsi que le sentiment de l’absurdité de la guerre dans le monde et la violence qui peut agiter les relations entre les êtres humains. Ma réponse à cela aurait pu être d’être militante politique ou au sein d’une organisation. Mais j’ai acquis la conviction qu’il me fallait d’abord et avant tout comprendre et chasser à l’intérieur de moi tout ce que je reprochais à l’extérieur ; car nous portons tous en nous de la souffrance. Cette souffrance engendre la colère et l’envie de détruire autour de nous. Elle crée la haine de l’autre, et c’est cette souffrance qui donne naissance à la violence dans le monde. C’est pourquoi sans relâche, les personnages de mes livres cherchent à se voir clair en eux. Ils passent du sentiment d’injustice ou d’impuissance à la liberté de se réaliser et de maîtriser leur destin. Quand on maîtrise son propre destin on a moins envie d’accuser l’autre et de le maltraiter.

Au bout de leur parcours dans mes romans, mes personnages acquièrent la conviction qu’ils sont responsables d’eux-mêmes, qu’ils ont le choix de se soustraire aux mauvaises relations, de s’ouvrir aux bonnes, et qu’ils ont la possibilité d’avoir une action positive sur le monde à leur mesure. Ces personnages sont le reflet de mon propre parcours vers la lumière.

  1. 3-Pourquoi vous consacrez-vous aux jeunes ? Ce n’est pas trop se permettre si je dis que peut-être votre enfance influence votre carrière d’écrivain ?

Cette réponse fait partie de la précédente : quand on recherche en soi-même la solution à pouvoir exercer une action positive sur le monde, cela s’appelle aller du côté de la Vie, de l’Amour et de la Création, et non pas du côté de la mort et de la destruction.

L’aspiration de l’humain à se tourner vers le vivant est une question que je ne cesse d’interroger. C’est en partie pour cette raison que je l’adresse naturellement à un jeune public.

Vous avez raison, c’est mon enfance que je contacte pour écrire, et c’est aussi à l’enfance de chaque lecteur, enfant ou adulte que je m’adresse, parce que c’est cette délicate partie pleine de joie innocente, en chaque être, qui aime le mieux la vie et qui est le plus proche du vivant. Nous connaissons tous des vieilles dames ou des vieux messieurs qui sont en contact avec cette partie d’eux-même joyeuse et vivante, et qui rayonnent de cette bienfaisance, plus hélas que d’autres adultes qui ne sont plus en contact avec cette partie d’eux-même.

  1. 4-Madame Claire Ubac, vous vous intéressez aux jeunes défavorisés et vous les faites découvrir les ressources du langage et de la culture en animant des ateliers d’écritures. Étant d’origine indienne, avez-vous un projet pour les jeunes défavorisés indiens ? 

Il y a eu un malentendu, ou bien vous avez reçu une information erronée : je ne suis pas d’origine indienne, même si j’ai écrit un roman qui se passe en Inde. Je note au passage que quand j’ai appris l’arabe, à Paris tout le monde me demandait si j’étais d’origine arabe ou si j’étais musulmane. Faut-il être indienne pour s’intéresser à l’Inde, arabe ou musulmane pour apprendre à lire et écrire l’arabe ? Je suis française par mes deux parents, et je suis curieuse du monde entier. C’est tout !

Je m’intéresse aux jeunes gens défavorisés culturellement parce que la façon dont j’ai été élevée m’a appris à penser aux autres. J’ai été élevée chrétiennement et plus tard j’ai constaté que la religion musulmane transmettait le même message de partage envers l’autre qui a moins de chance que nous.

Du côté intellectuel j’ai eu beaucoup de chance, ma mère me racontait des contes, mes parents m’ont transmis en parlant une langue maîtrisée et riche, il y avait des livres à la maison. La langue et la littérature étaient pour moi des amis, comme des membres de ma famille !

J’ai constaté plus tard que pour certains enfants ou adolescents, au contraire, les livres étaient absents, la parole et le vocabulaire mal maîtrisés. L’école, la langue française leur était une ennemie dans la mesure où ils n’arrivaient pas à la maîtriser et cela leur causait de la souffrance. J’ai eu envie de leur apporter ce côté affectueux, familier de la langue que j’ai eu la chance d’avoir reçu.

  1. 5-Madame Claire Ubac, vous  nous avez fait voyager pour Bombay en compagnie d’Isai et de Murugan sous la protection de Sarasvatî, la déesse de l’art. Je vous avoue que votre œuvre Le chemin de Sarasvatî a fait couler de larme chez nos jeunes du club JOAL. Certains étaient même énervés. Vous qui vous déclarez écrivaine de la jeunesse, pourquoi avoir martyrisé cette jeune héroïne et ne pas sanctionné son tortionnaire, tante Cobra ? (une question que les jeunes du club ne cessent de se poser)

J’aime beaucoup cette question juste et spontanée que les jeunes du club lecture JOAL se posent et je les félicite de leur sincérité ! Je suis heureuse qu’ils aient pleurés et qu’ils soient énervés par mon roman ! C’est mon but quand j’écris : provoquer des émotions et réveiller la conscience.

Ce n’est pas par méchanceté que je veux faire pleurer ; moi-même il m’arrive de pleurer en écrivant mes propres textes ( de rire aussi, heureusement !) C’est parce que je veux retransmettre une certaine réalité, sans complaisance. Or les enfants maltraités, hélas il y en a dans tous les pays.

Vous dites : « comment pouvez-vous écrire cela en étant écrivaine pour la jeunesse ? » J’entends d’abord dans votre question le mot «  écrivaine ».

Là se trouve je crois une différence entre la littérature pour la jeunesse en Afrique et en Europe. En Afrique, le plus souvent un livre destiné aux jeunes a un objectif moral ; c’est un outil pour que les jeunes se conduisent bien. Il donne des leçons ; dans un tel livre la tante cobra serait punie parce qu’elle est méchante et mérite une leçon.

Dans la littérature européenne au contraire, on cherche à donner le reflet de la réalité. Or, dans la vie réelle, je connais bien des tantes cobra en Inde, en France et ailleurs qui ne sont jamais punies. En tant qu’écrivaine, mon objectif n’est pas de donner une leçon de morale à ma lectrice ou à mon lecteur en lui disant : « Tu vois ce qui va t’arriver si tu es méchant (e) comme la tante cobra, tu vas être puni ou punie ! »

Au contraire, je fais confiance à ma lectrice ou à mon lecteur. Je lui présente une situation réaliste, et elle ou il jugera de ce qu’il a envie de faire, parce qu’elle ou il va choisir le personnage à qui s’identifier et ressembler. Exactement comme dans la vie : certains adultes vous font horreur, alors que d’autres par leur bel exemple donnent envie de les imiter.

Au final, je montre que la tante cobra inflige des souffrances, et je compte sur la sensibilité et l’intelligence de mes lecteurs pour ne pas avoir envie de lui ressembler. J’utilise à cet effet un autre moyen que celui de falsifier la réalité.

Le chemin de Sarasvati est un roman « réaliste ». Si j’écrivais un conte, ce serait différent, car dans ce monde imaginaire et symbolique, les méchants en effet sont punis.

  1. 6-Dans Votre œuvre Le chemin de Sarasvatî Vous lancez un cri fort pour dénoncer la culture indienne qui chosifie la femme. Et on constate que la musique occupe une place de choix dans cette œuvre. Quel rôle joue la musique dans votre vie ?

La musique est en effet très importante pour moi, ainsi que le chant. Quand je suis arrivée à Anjouan avec d’autres écrivains, des femmes magnifiques en shiromani étaient venues nous accueillir avec des chants qui m’ont remuée jusqu’au fond du cœur. J’ai chanté avec elles et je les ai enregistrées, tout comme j’ai enregistré des jeunes Comoriens dans les écoles où je suis allée .

Je leur ai demandé de me chanter les chants qu’ils connaissaient. J’ai aussi assisté, enchantée, à cette soirée inoubliable où de jeunes slameurs de la Grande Comore ont dit leurs textes sur la plage. La fraîcheur de leurs paroles et leur énergie touchaient les fibres au plus profond !

En ce qui concerne la culture indienne qui chosifie la femme, hélas elle n’est pas la seule. Les cultures du monde entier chosifient la femme. Je vais en donner un seul exemple. En Inde j’ai été frappée par le fait que l’habit féminin est une perpétuelle source de préoccupation pour celle qui le porte : que ce soit le sari ou la penjabi dress, qui comporte cette écharpe destinée à cacher pudiquement les seins, écharpe qui tombe constamment et que l’on arrange à chaque instant.

Ensuite j’ai observé d’autres cultures et je me suis fait cette réflexion : on dirait que le vêtement de la femme est calculé soigneusement pour l’occuper et pour qu’elle ne pense qu’à lui toute la journée. Que ce soit le maquillage, les vêtements « à la mode » des cultures occidentales, que ce soit le voile porté dans beaucoup de pays (musulmans ou non), toutes les femmes du monde sont empêchées de réfléchir et de penser à leur destin, pendant qu’elles se demandent si elles sont bien coiffées ou si leur voile est bien en place.

Celles qui refusent cet esclavage et tentent de prouver leur valeur en tant qu’être humain et non en tant que « porte-manteau » sont aussitôt traitées d’impudiques ou de garçons manqués… Il leur faut du courage pour s’échapper de ces chaînes.

  1. 7-Madame Claire UBAC, Vous avez eu la chance de visiter les Comores et discuter avec certains écrivains comoriens, je pense également que vous avez lu des œuvres écrites par des comoriens. Comment trouvez-vous la littérature comorienne ? Pensez-vous écrire un jour quelque chose sur les Comores ?

J’ai eu la chance de rencontrer quelques écrivains comoriens, comme le très regretté conteur Salim Hatubou, qui m’a fait connaître les Comores ; l’écrivain au grand cœur Aboubacar Said Salim que je salue avec respect ; les poètes Anssoufouddine Mohamed et Nassuf Djailani et l’écrivain Soeuf Elbadawi et monsieur Attou qui s’occupe si bien des jeunes lecteurs. J’ai découvert grâce à la libraire Isabelle Mohammed l’écriture poignante de Touhfat Mouhtare. Il me manque certainement encore beaucoup de connaissances que je ne demande qu’à combler. Ce qui me frappe chez tous ces écrivains c’est une parole franche et libre, enrichie de poésie ou d’humour, et surtout engagée, car tous savent que leur destin appartient à leur énergie de lutte ; c’est ce qui fait la beauté et le prix de ces écritures.

Oui, j’aimerais écrire quelque chose sur les Comores ; pour l’instant les notes que j’ai écrites à ce sujet concernent les enfants, et -cela ne vous étonnera pas !-, la différence entre les garçons et les filles. Les premiers que j’ai vus courir librement sur le sable et se baigner librement alors que les secondes… non !

Un autre sujet qui m’a touchée, c’est les difficultés pour les jeunes gens d’épouser celle ou celui qu’ils aiment à cause de la coutume de la dot.

  1. 8-Que dites-vous aux gens qui pensent que « être écrivain » c’est dans les  gênes, on n’apprend pas à l’être ?

Je dirais que cette pensée est rétrograde !

Les travaux les plus récents des neurosciences nous apprennent que les connexions de notre cerveau se créent et se transforment par les différentes impulsions que nous leur procurons ; ainsi le cerveau s’améliore tout au long de la vie si on lui apporte la nourriture dont il a besoin : l’étude et la pratique. Deux individus qui auraient les mêmes gênes sont susceptibles d’évoluer fort différemment en fonction des stimulations apportées par le milieu et l’histoire de chacun.

Seuls le désir et la motivation comptent pour commencer à écrire. Ensuite, on trouve des outils et des techniques pour s’améliorer comme pour toute pratique. Je regrette beaucoup qu’à l’université de la Sorbonne, où j’ai suivi de longues études de lettres, il n’y avait aucun atelier d’écriture mais seulement des cours de commentaires littéraires. J’ai dû trouver mes techniques seules et j’ai ainsi perdu beaucoup de temps. Aujourd’hui grâce à Dieu il y a beaucoup plus de possibilités d’étudier l’écriture.

On apprend à peindre, on apprend à lire le solfège pour être musicien, et on apprend également à structurer un texte, à le calibrer en fonction de sa destination, à le rendre plus efficace.

  1. 9-Quel conseil donnerez-vous aux jeunes comoriens rêvant devenir écrivains ?

Un seul : se faire confiance, et écrire.

J’ai rencontré aux Comores beaucoup de jeunes gens qui suivent déjà ce conseil ! J’ai d’ailleurs apprécié que les adultes aux Comores encouragent ces talents. Ils sont très respectueux de la parole des plus jeunes, en leur donnant des espaces d’écoute que nos adolescents n’ont pas toujours ici en France. C’est une très belle pratique comorienne que d’échanger une parole littéraire, des poèmes et des chansons, tous âges confondus.

  1. 10-Dernier mot pour vos lecteurs comoriens.

J’ai trouvé aux Comores une qualité humaine précieuse, qui tient à la fois à l’Afrique et à l’esprit insulaire, mais qu’on ne trouve ni en Afrique continentale ni sur d’autres îles, car elle est unique. J’ai aimé leur esprit d’ouverture, et cette tolérance religieuse qui est le signe de la véritable foi, celle que j’admire tant chez le grand écrivain malien Amadou Hampaté Bâ.

Les jeunes gens que j’ai rencontrés, sincères et plein de talents, méritent le meilleur, et je souhaite qu’ils trouvent l’énergie de se mettre en quête de leurs rêves.

J’ai été aussi été très touchée de la souffrance produite par la séparation des îles, les « 4 sœurs » et je souhaite qu’elles soient un jour réunies.

Vivent les Comores et leurs habitants !

Merci de cette interview.

Claire ubac

 

 

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